Les facs de lettres proposent des filières d’avenir (J. Migozzi)

La conférence des doyens de lettres, arts et sciences humaines fait barrage aux préjugés


Halte aux préjugés : les facs de lettres proposent des filières d’avenir.


Le recteur Patrick Hetzel a remis voici quelques semaines, au nom de la commission qu’il présidait, son rapport final « De l’Université à l’Emploi ». Bon nombre des préconisations de ce document, fort judicieuses, devraient susciter l’adhésion raisonnée des personnels du service public d’enseignement supérieur, à condition que l’un des attendus de départ du rapport (« La Nation est fortement attachée à son université et prend conscience de l’atout qu’elle représente ») et l’un de ses constats à la formulation discrète (« Pas de réforme à moyens et idées constants ») ne relèvent pas pour nos gouvernants de l’artifice rhétorique et se traduisent par un effort budgétaire rapide et sensible, à la mesure de l’urgence.

Le rapport Hetzel rend de plus légitimement hommage à l’Université qui « depuis plusieurs décennies, a plus contribué à l’égalité des chances que les grandes écoles » : les équipes pédagogiques du grand secteur multidisciplinaire Lettres Langues Arts Sciences Humaines et Sociales (LLASHS), qui, accueillant presque 550 000 étudiants, sont donc en première ligne dans l’irréversible processus de démocratisation de l’enseignement supérieur, apprécieraient d’autant plus ce coup de chapeau si dans le même temps les diagnostics péremptoires sur les « filières saturées » et jugées « sans débouchés » ne fusaient pas dans la bouche de certains acteurs politiques, économiques ou médiatique. Or dans un débat aussi crucial pour l’avenir de notre pays, la rigueur voudrait qu’on ne se contente pas d’idées reçues à courte vue : des études existent, auxquelles on peut se référer, et qui émanent pour une bonne part d’organismes officiels (Direction de l’Evaluation et de la Prospective (DEP) du Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche ; Cereq, etc). Que nous disent-elles globalement sur l’insertion professionnelle des diplômés LLASHS ?

Les étudiants issus de nos filières en formation initiale se caractérisent certes par un taux de chômage à 3 ans plus élevé en moyenne que celui des autres secteurs, un temps d’accès au premier emploi un peu plus long, des salaires médians plus faibles, et des statuts souvent plus précaires. La faute à l’inadaptation des cursus, déconnectés des réalités de « l’Entreprise » et trop peu soucieux de garantir l’employabilité des diplômés, … même si l’enseignement supérieur ne saurait être tenu pour responsable des trous noirs dans les politiques d’embauche ? On pourrait tout d’abord souligner qu’ à la faveur de la mise en place du LMD le secteur LLASHS a déjà développé résolument une large gamme de formations professionnalisées, mal connues du grand public et trop peu valorisées dans les médias. Sans exonérer les universitaires de leurs responsabilités propres de formateurs, parfois tentés par le conservatisme académique, on pourrait surtout en appeler à une vision plus subtile et plus prospective de l’employabilité.

D’après les études de la DEP les parcours professionnels à moyen et long terme des diplômés LLASHS sont en effet « très souvent caractérisés par une capacité à saisir des opportunités d’emploi, voire à créer des fonctions et des postes ; […] une aptitude à faire reconnaître et à transférer leurs capacités ». Autrement dit les diplômés LLASHS révèlent sur le terrain et dans la durée un potentiel trop souvent mal discerné et méconnu, du moins hexagonalement, qui tient à leurs « qualités rédactionnelles », leur « esprit de synthèse », leurs capacités d’ « analyses critiques de documents, situations et modes d’intervention », leur « aptitude à la prise de parole » et leur « esprit d’ouverture ». Ce capital de compétences, bien loin donc de n’être qu’un supplément d’âme inutile brocardé par certains, est à même de constituer leur meilleur atout pour aborder avec confiance les reconversions inévitables de toute trajectoire professionnelle dans une économie mondialisée de la connaissance, mais aussi pour s’ajuster au processus de « diplomation tout au long de la vie… » que le rapport Hetzel désigne comme horizon inéluctable.

Par ailleurs les filières LLASHS préparent leurs diplômés aux métiers émergents d’aujourd’hui et de demain, qui exigeront des compétences disciplinaires issues du champ des Humanités : imagine-t-on des bureaux de traduction sans linguistes, des cellules d’assistance psychologique sans psychologues ? des métiers de la ville et de la médiation sociale sans sociologues ? des bureaux d’études sur l’aménagement territorial sans géographes spécialistes de SIG ? des services du patrimoine et de la culture sans historiens et spécialistes de l’art ? des agences de communication et de webdesign sans sémiologues du texte et de l’image ?
Les universitaires du secteur LLASHS doivent par conséquent se convaincre et convaincre leurs étudiants comme les employeurs, que les diplômés LLASHS, moyennant une prise de conscience de leurs capacités latentes, peuvent se distinguer en contexte professionnel par leurs compétences originales. La généralisation dans tous les cursus de Licence d’un module Projet Personnel et Professionnel de l’Étudiant, l’organisation régulière de forums des métiers comme l’exploitation raisonnée des résultats engrangés par les « Observatoires des parcours des étudiants et de leur insertion professionnelle » devraient en ce sens permettre de faire connaître et reconnaître rapidement les atouts authentiquement professionnalisants des filières LLASHS, et démultiplier ce faisant les bénéfices d’une orientation améliorée. La rénovation engagée des maquettes et des pratiques pédagogiques devrait viser simultanément à favoriser l’autonomie de l’étudiant, entre autres en incitant aux projets collaboratifs, en multipliant les stages tuteurés et analysés, et en affirmant la dimension internationale des cursus. Au final, la véritable innovation consisterait sans doute à inventer un nouveau type de formation pleinement universitaire, tout à la fois professionnalisante et généraliste, qui préparerait nos diplômés à une gamme de métiers, et non pas seulement à un métier de niche.

Les formations LLASHS ne sont pas saturées, ce sont leurs débouchés nombreux, d’aujourd’hui et de demain, qu’il faut mieux identifier et valoriser, pour mieux y préparer nos étudiants.

Jacques Migozzi

Président de la Conférence des Doyens et Directeurs d’UFR Lettres Langues Arts Sciences Humaines et Sociales

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